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Ici,
je pense à Anne-Marie, qui ne croit guère à la pérennité des œuvres.
Elle appartient à l’ordre des sculpteurs de sable. Elle n’a pas la prétention
de survivre, elle a l’ambition de vivre en accord avec elle-même. Elle
se consacre donc à embellir le présent, à gouverner le périssable. Il
n’y a pas d’école pour y parvenir. La grâce, ou rien. Elle fait du
dressage comme elle joue au théâtre ou invente un jardin, trois
singuliers exercices d’introspection : avec une passion aveugle,
l'amour de la dépense physique, le goût du risque permanent, un trac phénoménal
et une absence totale de vanité. Il lui importe peu qu'on se souvienne
qu'elle a été, sur scène, Violaine, l'Alouette, Alarica ou Mademoiselle
de Sainte-Euverte. Le théâtre, c'est son miracle, c'est sa folie, c'est
sa bouleversante illusion, exige de celles et ceux qui le servent le
sacrifice de tout pour une rançon dérisoire : les applaudissements d'un
soir qui précède l'aube oublieuse et ingrate. Avec la même rage
d'atteindre à la perfection, elle a passé des années, les pieds dans
les bottes, les mains déchirées, à transformer un champ de vaches
normand en parc floral universel, à travailler la terre, à domestiquer
les saisons, à inventer un paysage : superbe vocation condamnée par le
temps, sans cesse menacée par le coup de vent, la tempête qui, en un
instant, saccagent le tableau. L'on ne peut pas être plus artiste
qu'elle, et pourtant Anne-Marie n'écrit pas, ne peint pas, ne crée rien
qui soit gravé dans le marbre et puisse demeurer après elle ; elle se
prolonge dans l'immédiat, vit dans un univers qu'elle a fait de ses
mains, organisé à son image. Elle s'applique avec la même rigueur à
placer sa voix au théâtre, son corps à cheval, son décor sur un
plateau augeron. Ce qu'elle obtient de plus beau est parfois ce qui se
voit le moins : un silence cadencé entre deux phrases, l'imperceptible
modelé d'une prairie, la délicatesse d'une épaule en dedans. Mais à
l'heure des récompenses invisibles, quand elle quitte la scène après le
tomber du rideau, quand le jour qui se couche ajoute à sa roseraie un
orange inédit, quand elle sort, en sueur sous la bombe, de la carrière où
son cheval lui a enfin donné ce qu'elle lui demandait depuis des
semaines, un sourire paisible attendrit son beau visage de comédienne, de
jardinière et de cavalière, c'est le sourire de celle qui, après s'être
rassemblée, se ressemble. Jérôme GARCIN, La Chute de cheval, Gallimard 1998, p. 67-68.
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Nous allons centrer l'étude de ce texte sur la STYLISTIQUE DE LA PHRASE.
La parataxe, c'est à dire la juxtaposition des
propositions, domine largement. Cf. le début du texte : "Elle appartient à l’ordre des sculpteurs de sable. Elle n’a pas la prétention
de survivre, elle a l’ambition de vivre en accord avec elle-même. Elle
se consacre donc à embellir le présent, à gouverner le périssable. Il
n’y a pas d’école pour y parvenir. La grâce, ou rien."
= style coupé.
"trois singuliers exercices" : antéposition qui met l'accent sur l'adjectif "singulier"