HÉSIODE (VIIIème siècle av. J-C)

L’on sait fort peu de choses d’Hésiode, postérieur
d’à peu près un siècle à Homère, et représentant de la poésie didactique. Les
seuls éléments sûrs nous sont donnés par le poète lui-même :
·
Son père était
originaire de Cumes ; pour fuir la misère, il se serait embarqué, et
serait venu habiter à Acra, sur le versant sud de l’Hélicon, en Béotie, une
région qu’Hésiode détestait ;
·
A sa mort, Hésiode aurait eu un différend avec son frère Persès, et les rois de
Thespies, au cours du procès, lui auraient injustement donné tort.
·
Hésiode aurait été à la fois paysan, et aède : lui-même mentionne une
victoire remportée à Chalcis, en Eubée, au cours d’un concours de chant. En
revanche, son prétendu « agôn » avec Homère, et la victoire remportée
sur celui-ci est purement légendaire.
·
Persès, incapable de gérer son bien, serait venu réclamer de l’aide à son
frère, qui l’aurait rembarré ; il aurait alors voulu intenter un deuxième
procès : c’est pour éviter cela, et pour inciter son frère à un règlement
à l’amiable, qu’Hésiode aurait composé Les Travaux et les Jours.
Son
œuvre nous est parvenue très incomplète : les seuls textes de
l’authenticité desquels nous sommes sûrs sont ceux qui figurent dans l’édition
des Belles-Lettres : la Théogonie, Les
Travaux et les jours, et le Bouclier, qui est probablement
un fragment d’une œuvre plus vaste (un Catalogue des femmes ?)
Bibliographie :
- Fritz, Kurt von, Kirk, Geoffrey
Stephen. Hésiode et son influence, six exposés et discussions,
Vandoeuvres-Genève, 5-10 septembre 1960, Fondation Hardt, 1962, Collection
Entretiens sur l'Antiquité classique; 0071-0822, 311 p. Entretiens sur
l'antiquité classique. Tome 7. Textes en français, allemand, anglais,
italien
- Bonnafé, Annie, Éros et Éris, mariages divins et mythe de succession
chez Hésiode, Presses universitaires de Lyon, 1985, 165 p. ISBN :
2-7297-0260-1
- Baslez, Marie-Françoise, Hoffmann, Philippe , Pernot,
Laurent, L'invention de l'autobiographie, d'Hésiode à Saint Augustin,
actes du colloque de Paris, février 1990 ; Presses de l'École normale
supérieure, Collection Etudes de littérature ancienne; 1294-9493, 334 p.
ISBN2-7288-0181-9
- Leclerc, Marie-Christine, La parole chez Hésiode, à
la recherche de l'harmonie perdue, les Belles lettres, 1993, Collection
Collection d'études anciennes ; 0184-7112, 350 p. ISBN 2-251-32643-X
- Blaise, Fabienne, , P. Judet de La Combe et Ph.
Rousseau (éds.), Le Métier du mythe. Lectures d'Hésiode, Lille
(Presses Universitaires du Septentrion, collection Apparat critique),
1996, 575 p. Deux articles sur Hésiode peuvent être consultés sur le site
personnel de Fabienne Blaise.
La Grèce au temps d’Hésiode :
- M-C Amouretti et F. Ruzé, Le Monde grec antique,
Hachette supérieur, 2003 ; chapitre 4, « Les problèmes du haut
archaïsme, Homère et Hésiode », pp. 50-65.
LES TRAVAUX ET LES JOURS,
v. 1-617
(programme khâgne LSH 2006-2007)
Prologue (v. 1-10)
Revoir les leçons 24 et 25 sur la langue homérique (A.
Lebeau et J. Métayer, Cours de grec ancien).
Pour une comparaison avec Homère : voir le prologue de l'Iliade et celui de l'Odyssée. Voir aussi
une étude sur le prologue de la Théogonie.
- ἐννέπω : dire
- ὁμῶς : de même, également
- ἕκητι = ἕκατι : par la volonté de,
à cause de (+ gén. antéposé)
- χαλέπτω : chagriner,
tourmenter, maltraiter, ruiner
- ἀρίζηλος, ος, ον : brillant,
éclatant, illustre
- ἀγηνωρ, ορος : noble, héroïque,
arrogant
- κάρφω : sécher, flétrir
- ἀίω : entendre
- τύνη
= σύνη = σύ
- ἐτήτυμα < ἐτήτυμος, ος, ον : véridique, vrai
Dédicace
solennelle aux « Muses de Piérie » (de Macédoine), qui évoque bien sûr
l’incipit de l’Iliade. Mais c’est surtout le patronage de Zeus, père des Dieux,
qui est évoqué, dans sa toute-puissance (que l’on retrouvera par la suite dans
les mythes de Prométhée et des races). Toute une série d’antithèses rhétoriques.
Noter
aussi les assonances en [r] évoquant peut-être le bruit du tonnerre : v.
5-7
Introduction
d’un thème fondamental : la dikè.
Scansion
du 1er vers :
Μοῦσαι
Πιερίηθεν, ἀοιδῇσι
κλείουσαι
ˉ
ˉ/ ˉ˘ ˘/ˉ ˘
˘/ ˉ ˉ/ ˉ ˘˘/ ˉ ˘
Les
deux Éris (v. 11-41)
- V.
11-26 :
- ἔην : forme épique
d’imparfait < εἰμι
- ἐπιμωμητός, ον : blâmé
- ἄνδιχα : en deux parties,
séparément
- διὰ : adverbe : en
séparant, en divisant, de part et d’autre. Pléonasme avec ἄνδιχα
- ἡ
δῆρις,
ιος : lutte, combat
- ὀφέλλω : faire croître,
multiplier
- σχέελιος, α, ον : cruel, funeste
- βουλῄσι < βουλή,
ῆς :
forme de datif pluriel ionien (ῃσι, ῃς à la place de αις)
- βαρύς, εῖα, υ : pesant, lourd
(« écrasante Éris », plus parlant que la traduction Mazon :
« cruelle »)
- Νύξ
ἐρεβηννή : même clausule dans
Théogonie, 213.
è TEXTE COMPLÉMENTAIRE :
Les Enfants de Nuit, Théogonie, 211-232.
- ἐγείνατο < γείνομαι : engendrer, enfanter
- ὑψίζυγος : assis sur un trône
élevé (littéralement : sur un banc de rameur) = épithète de Zeus.
- ἀπαλαμός, ος, ον : au bras indolent
- χατίζω : sentir le besoin de
« En effet, en voyant un
autre, riche, qui s’empresse de labourer, il éprouve le besoin de
travailler. »
- τὸ
ἄφενος :
richesse, biens
- κοτέω-ῶ (τινι) : être jaloux de
quelqu’un
- πτῶχως,
η, ον :
mendiant.
V. 27-41 : un
passage autobiographique.
- Τεός, ή, όν : forme épique et
ionienne de σός, σή, σόν
- ἐνικάτθεο < ἐγκατατίθημι (impératif, 2ème
pers. du sing.) : déposer dans
- κακόχαρτος, ος, ον : qui se réjouit du
malheur d’autrui
- ἐρύκω : arrêter, retenir è tenir à l’écart de
- ὀπιτεύω : épier
- τὸ
νεῖκος,
ους : querelle
- ἐπακουός, ός, όν : qui prête l’oreille
- πέλομαι : être d’ordinaire
- ἐπηετανός : qui dure toujours
- ὠραῖος
βίος :
provende de la saison = blé
- ἀκτή, ῆς
Δημήτερος : fruit de Déméter =
blé
- κορεσσάμενος : participe aoriste
de κορέννυμι : rassasier
- δῆρις δῆριν
ὀφέλλειν // δῆριν
ὀφέλλοις : clausules
identiques v. 14 et v. 33 : ˉ ˇˇ / ˉ ˉ
- ἱθύς, εῖα, ύ : droit ; ἱθείῃσι δίκῃς : par des jugements
droits. Cf. les « bons rois » de la race d’or. Notion très
importante pour Hésiode.
- ἐδασσάμεθα < δαίω (aoriste) :
partager, distribuer
- κυδαίνων : flatter, cajoler
- τὸ
ὄνειαρ,
ὀνείατος : bien, profit
- ἡ
μαλάχη,
ης :
mauve (plante)
Les deux derniers vers
annoncent l’éloge de la vie paysanne qui sera la 2ème partie de
l’œuvre.
La Mauve
et l’asphodèle :
|
asphodèle
photo
© J. Villani.
|
mauve
|
Deux plantes sauvages, qui
présentent plusieurs aspects intéressants :
- La Mauve était, et est encore,
une plante comestible et médicinale ; on peut la cuisiner un peu à la
manière des épinards.
- L’asphodèle, quant à elle, présente
des caractères plus ambigus.
o D’une part, elle est, comme la
mauve, comestible, et constituait donc une nourriture simple, facile à trouver
en ces temps de cueillette, avec semble-t-il des vertus coupe-faim – ce qui la
rendait particulièrement utile en temps de disette.
o D’autre part, elle était liée
au monde des morts : les « prairies d’asphodèles » d’Homère sont
le lieu où les morts attendent leur jugement. (Odyssée, XI, 539)
- Mauve et asphodèle constituent
donc une nourriture saine et simple, accessible à tous sans avoir besoin d’être
cultivée ; à ce titre, elles sont liées à l’image de l’âge d’or, où la
terre « fournissait d’elle-même » tout ce dont les hommes avaient
besoin.
- A ce titre, elles auraient
constitué le régime alimentaire d’Épiménide (VIIème siècle, poète et chaman de
Crète), et Pythagore s’en serait inspiré pour son propre régime végétarien…
Thème important : la
« bonne Éris, ou émulation dans le travail. On verra qu’elle caractérise
l’âge de fer, ambivalent (bonne et mauvaise Éris y coexistent ; comme le
travail pénible, et le gain…). On peut choisir la « droite justice »,
mais aussi la mauvaise.
Aspect autobiographique :
les démêlés d’Hésiode avec son frère Persès, et aussi peinture sociale :
les mauvais rois « mangeurs de présents ».
Mythe
de Prométhée et de Pandore (v. 42-105)
RELIRE :
- LE MYTHE DE PROMÉTHÉE dans le Protagoras de Platon.
- Eschyle, Prométhée
Étude
du texte :
- Αἶψα : adverbe :
promptement, aussitôt
- Καπνός, οῦ : vapeur, fumée
- ἡμίονος,
ου (ἡ) : mule
- ταλαεργός, ός, όν : endurci au
travail, infatigable
- φρεσὶ
ᾖσιν :
dans son cœur (datif pluriel)
- ἀγκυλομήτης : à l’esprit retors,
fourbe, rusé (épithète de Kronos, et de Prométhée)
- ἐμήσατο
< μήδομαι : méditer
- κήδεα
λυγρά :
soucis (κῆδος, ους) fâcheux
- ἐύς : adj. Bon, brave,
noble
- μητιόεντος : méditer, machiner
(μητίω)
- τερπικέραυνος, ος, ον : qui aime la
foudre, qui prend plaisir à la foudre
- μήδεα < μῆδος,
ους : pensée
- ἠπεροπεύσας < ἠπεροπεύω : tromper
- τὸ
πῆμα,
ματος : épreuve, malheur
- τέρπομαι : aimer, prendre
plaisir à, être charmé
- ἀμφαγαπάω-ῶ : entourer
d’affection, chérir
- φύρειν : délayer, détremper
- θέμεν : infinitif aoriste
épique de τίθημι
- αὐδή, ῆς : bruit, voix humaine
- ἐίσκειν : rendre semblable
- ἐπήρατος, ος, ον : aimable, délicieux
- ἱστος, ου : métier de
tisserand, tissu
- ὑφαίνειν : tisser,
confectionner des toiles
- ἀμφιχέαι : répandre autour
- ἀργαλέος, ος, ον : difficile, terrible
- γυιοκόρος, ου = γυιοβόρος, ος, ον (version autre
manuscrit) : qui dévore les membres
- ἡ
μελεδών, ῶνος : souci
- κύνεος : cynique, impudent
- ἐπίκλοπος : enclin au vol, rusé
- ἤνωγε < ἀνώγω :
pousser à
- διάκτορος, ου : messager
L’image de la femme
dans la Grèce archaïque : premières occurrences de la « femme
fatale », Hélène et Pandore : beauté fascinante, et irrésistible
penchant vers le mal. Un thème qui trouvera son épanouissement jusque dans la
littérature contemporaine et le cinéma, comme en témoignent les références suivantes :
Pandore dans la littérature et
l'art
- Un
ouvrage de référence : Dictionnaire culturel de la mythologie
gréco-romaine (Nathan), articles « Pandore » et
« Prométhée » ;
- Pausanias, I, 24, 7.
- Calderon,
La Statue de Prométhée
- Voltaire,
Pandore
- Wolfgang
Goethe, Pandora
- Paul Klee, Die Büsche der
Pandora als Stilleben, New-York, 1920
- L'histoire
de Lulu qui a alimenté l'opéra et le cinéma de la période expressionniste
est inspirée du mythe de Pandore, autant que de celui de Lilith.
- Pandora, d'Albert Lewin, avec Ava
Gardner dans le rôle titre...
- D.
et E. Panofsky, La Boîte de Pandore, Paris, 1990.
- Dessin
de Rosso, Ecole des Beaux-Arts, Paris.
- Ricet
Barrier, La Boîte à Pandore (chanson)
- Didier
Swyssen, sous le pseudonyme d’ALCANTE, a édité en 12 mois chez Dupuis,
entre 2004 et 2005 une série de 8 BD dont il est le scénariste (avec 7
dessinateurs différents)
Titre générique : Pandora Box
- Πλάσσε : façonner, modeler
(aoriste sans augment, poétique)
- Αμφιγυήεις : épithète
d’Héphaïstos ; soit « muni de deux bras robustes », soit
« boiteux des deux jambes » (ἀ-γυιός)
- ἴκελος, η, ον : semblable à (+
datif) ; ici, neutre substantivé : « une forme »…
- ζῶσε : aoriste (sans
augment) de ζώννυμι : ceindre
- θεὰ
γλαυκῶπις Ἀθήνη : « la déesse
Athéna aux yeux pers » : clausule homérique.
- ὅρμος : guirlande, collier
- χροΐ : vient de χρώς,
χρωτός : la peau, le corps,
la chair… Deux thèmes de déclinaison :
- - le thème χρωτ- (χρώς, χρώτα, χρωτός, χρωτί) et le thème χρο-
(χροός, χροΐ). Noter la diérèse dans
le datif singulier.
- εἰαρινός, ή, όν = ἐαρινός : printanier
- ἐφήρμοσε < ἐφαρμόζω : ajuster (κόσμον χροΐ : litt. « une
parure à son corps » = parer son corps).
- στήθεσσι < στῆθος, ους : poitrine
- αἱμύλιος = αἱμύλος : rusé, séduisant,
insidieux (en parlant du discours ou du comportement.
- τεῦξε < τεύχω :
fabriquer, façonner
- ἀλφηστῇσι < ἀλφηστής, οῦ : industrieux,
entreprenant, ou « mangeur de farine » (τὸ
ἄλφιτον = la farine)
V.
83-105 : les dégâts causés par la demoiselle.
83-89 : la faute
d’Épiméthée.
- αἰπύς, αἰπεῖα : où l’on est
précipité, profond, abrupt
- ἀμήχανος, ος, ον : « dont on ne peut
venir à bout », mais aussi « extraodinaire, prodigieux »
- ἐκτελέω-ῶ : achever
- φράζομαι : penser, réfléchir,
faire attention à, veiller sur
90-105 : le malheur des
hommes.
- Ζώεσκον : imparfait itératif
de ζώω : vivre
- Νόσφιν : à l’écart de (+
gén.)
- ἄτερ : à l’écart de
- σκεδάννυμι (σκεδάσω, ἐσκέδασα) : répandre
Vers 95 = vers 49 : style
formulaire. D’autres exemples, surtout dans les clausules : v. 68 / v. 77
/ v. 84… Signe d’une littérature orale.
- ἄρρηκτος, ος, ον : qu’on ne peut
briser, indestructible
- χεῖλος, ους : lèvre, bord d’un
vase
- ἐξέπτη
< ἐκπέτομαι / ἐκπέταμαι :
s’envoler
- ἀλάληται < ἀλάομαι-ῶμαι : errer çà et là
- αὐτόματοι : qui agit de son
propre mouvement
- ἐξαλέασθαι : chercher à éviter
(ἐξαλέομαι + acc)
- Pandore est elle-même un don des Dieux : les
hommes la chérissent, alors qu’elle leur apporte le malheur. Thème de la
« femme fatale », objet d’amour fou et cause de malheur.
Exemples multiples, de Carmen à Lulu !
- Une image négative de la femme, par nature perverse et
porteuse de mal : esprit impudent, cœur artificieux, mensonges, mots
trompeurs, (κύνεον
νόον, ἐπίκλοπον
ἦθος ... ψεύδεα, αἱμυλίους
λόγους...) : une constante dans
les civilisations méditerranéennes. Cf. l’image d’Ève. Une image qui aura
la vie dure : cf. encore chez Rousseau, l’éducation de Sophie.
Hésiode laisse entendre que c’est par pure perversité que Pandore ouvrit
la jarre… et la referma trop tôt.
- L’espoir est resté dans la jarre : ici, image
assez traditionnelle ; le seul bien, l’espoir, (même illusoire), est
resté au fond, et les hommes en sont privés. Si l'on en croit Pierre Judet
de la Combe (Le Métier du Mythe, pp. 301-313, cf. bibliographie)le fait que l'Espoir reste dans la
jarre est positif : après le geste anti-économique par excellence de la dispersion
du contenu, Pandore, en refermant le couvercle, serait revenue à une
attitude plus "sage"... Ceci est confirmé par les vers 364-365 :
Ce qui est déposé dans la maison ne cause
pas de souci à l'homme.
Il vaut mieux qu'une chose soit à l'intérieur, car ce qui est dehors est
ruineux.
En somme, l'homme garde quand même en réserve, dans son
cellier, un peu d'espoir, qui justifie le travail ! Mais il existe
d’autres interprétations, faisant de l’espoir le pire des maux répandus
sur la terre (cf. Camus, par exemple…) ; car le mot grec, ἐλπίς, désigne aussi l’attente, l’anticipation.
- Le mystère de la boîte de Pandore : au départ, il
ne s’agit nullement d’une boîte, mais d’un πίθος, énorme jarre qu’il n’était pas question de
transporter, et qui servait à entreposer le vin, l’huile ou les grains.
Pandore ne l’aurait donc pas amenée avec elle, mais l’aurait trouvée dans
la maison d’Epiméthée… Selon D. et E. Panofsky (voir ouvrage cité), c’est à Érasme que l’on doit la
première transformation de cette « jarre » en
« boîte », transportable, et donc appartenant à la malédiction
propre à Pandore ; et c’est cette version qui, depuis, est restée…
- Pour une interprétation du mythe : voir Fr. Zeitlin, “
L'origine de la femme et la femme origine : la Pandore d'Hésiode ”, dans :
F. Blaise et al., Le Métier du mythe.
Lectures d'Hésiode, p. 349-380.
Voir également M-C Leclerc, op. cit.
p. 89-95 et p. 119-127.
Mythe des races (v. 106-201)
106-126 : la race
d’or.
- μερόπων
< μέροψ,
μέροπος : mortel
- νόσφιν : au loin, à l’écart
de (+ gén.) ; νόσφιν ἄτερ
(+ gén.), sans
- ὀϊζύος = οἰζύς en attique : misère,
infortune (cf. v. 177)
- θαλίη < θαλία,
ας : abondance, bonne chère, festin, banquet
- δεδμημένοι < δάμνημι = δαμάζω : dompter, soumettre
au joug
- ζείδωρος : qui procure de
l’épeautre, fécond
- ἐθελημοί : qui consent
volontiers, bienveillant.
Une image (une des premières de
la littérature occidentale) de l’âge d’or : une race satisfaite de son
sort, qui ignore la démesure, et donc le malheur et la guerre. Leur disparition
ne résulte pas ici d’une colère de Zeus, mais simplement d’une succession dans
le temps : après leur règne, ils deviennent des génies épichthoniens…
127-142 : la race d’argent.
V.
143-155 : la race de bronze.
- ὁμοῖος a ici la nuance « de
même valeur » : ressemblance de valeur, et non de forme.
- ἡ
μελία,
ας :
le frêne (bois dont on fait les lances : symbolise la force, l’esprit
guerrier).
- ὄβριμος, ος, ον : fort, robuste,
vigoureux (Théog. 148)
- στονόεις : gémissant, funeste
- ὕβριες = pluriel :
« œuvres violentes, sévices »
- ἀδάμας, αντος : fer le plus dur, acier
(Théog. 161)
- ἄπλαστοι : « non
façonné, simple » è rude ? ou variante ἄπλατοι : terrible (Théog.
151) : terrible. Mazon choisit ἄπλαστοι, mais traduit comme s’il
y avait ἄπλατοι, dans les deux
occurrences.
A noter que cette « race
de bronze » est décrite exactement avec les mêmes mots que celle des
Titans, dans la Théogonie (147-153).
- ἄαπτοι : qu’on ne peut
toucher, redoutable.
- ἐπέφυκον < φύω
(plus que parfait ; 3ème pers. poétique ; ῡ) :
croître
- στιβαρός : fort, robuste
- μέλεσσι < τὸ μέλος, μέλεος-ους : membre, bras, partie du
corps (plus tard, partie, phrase musicale)
- τὸ
τεῦχος,
ους : ustensile, instrument. Au pluriel,
armes
- δαμέντες : participe passif
de δάμνημι, variante de δαμάζω : dompter, tuer
- εὐρώεις : moisi, humide (en
parlant des Enfers)
- κρυερός, ά, όν : froid, glacé, d’où
effrayant, terrible
- νώνυμνος : sans nom, sans
gloire
- ἐκπαγλος : effrayant,
terrible (chez Homère, épithète d’Achille)
La
race de bronze représente une rupture nette avec les deux précédentes :
dès le départ, différence de « valeur » (οὐκ
ἀργυρέῳ οὐδὲν ὁμοῖον) ; cette race est
essentiellement caractérisée par sa force et sa violence incontrôlée. Elle est
aux hommes ce que celle des Titans est aux dieux : une race primitive,
violente, peu développée, condamnée… et elle représente bien une chute. Ici la
« mauvaise Éris » domine sans partage, et leur sort post mortem est à
l’avenant : les Enfers « froids », « moisis », où ils
descendront « anonymes » et sans aucun espoir de survie : eux ne
seront pas des démons.
V.
156-173 : la race des Héros.
- πουλυβοτείρη : féconde (adj.
homérique. cf. aussi v. 169e)
- ἄρειος, α, ον : consacré à Arès,
belliqueux. Ici, n’a pas les connotations négatives de la race de
bronze : les héros combattent pour la justice, et non par mauvaise
Éris.
- ἀπείρων, ονος : infini, immense
- φύλοπις, ιδος : cri de guerre,
d’où par métonymie « bataille, mêlée »
- αἰνος,
ή,
ον :
terrifiant, affreux (définit une bataille)
- μάρναμαι : combattre, lutter
- τὸ μῆλον, ου : soit la
« pomme », les « fruits », soit les « moutons »
ou les « chèvres ».
- λαῖτμα θαλάσσης : l’abîme de la mer
(formule homérique)
- ἦ :
adverbe : « certes », « donc »…
- θανάτου τέλος : l’accomplissement
de la mort
- δίχα :
séparément de, loin de
- ἤθεα
< ἦθος, ους : séjour, lieux
familiers
- ὀπάσσας < ὀπάζω :
donner qqch. à qqn.
- κατένασσε < καταναίω : établir sur ou dans
- πεῖραρ, ατος : extrémité, confins
- βαθυδίνης, ου : aux tourbillons
profonds
- ὄλβιος : heureux, fortuné
- μελιηδέα < μελιηδής, ές : doux comme le miel
- ζείδωρος : qui procure de l’épeautre,
fécond
- ἄρουρα : terre labourée, champ
- τηλοῦ :
loin
On
peut souligner l’étrangeté de cette race des héros :
- elle interrompt la série des métaux : or, argent,
bronze… et fer ;
- Elle participe de la force et de la violence, mais de
manière juste : elle interrompt également le mouvement continu de
chute ; elle est supérieure aux hommes de bronze, et presque aux
hommes d’argent ;
- Cette race se rapproche de nous, puisqu’elle concerne
les héros mythiques de l’Iliade ou du cycle thébain.
- Enfin, les héros semblent avoir une destinée spéciale
après la mort ; ils ne deviennent pas des « démons » comme
les hommes d’or et d’argent, mais ne périssent pas non plus – du moins pas
tous – comme les hommes de bronze, puisque certains (choisis selon quels
critères ?) se retrouvent dans l’île des Bienheureux… Voir plus bas
l’interprétation de Vernant.
V.
174-201 : la race de fer.
174-178 :
le présent
- μηκέτι ὤφελλον : souhait ou regret.
Irréel du présent.
- κάματος, ου : travail pénible,
effort, peine
- ὀιζύος : « peine » ; cf. v.
113 : le mot se trouve à la même place métrique, et même
clausule è effet recherché de contraste entre l’âge
d’or et l’âge de fer, à son opposé.
- μερίμνας : s'inquiéter de
Les
vers 174-178 sont au présent, et représentent la première partie de la
« race de fer ». On notera la présence du « je » :
c’est l’époque même du poète, le présent historique.
175-201 :
le futur
- ἔμπης = ἔμπας : de toutes façons,
mais cependant (restriction)
- μεμείξεται < μεμίξεται, futur antérieur de μίγνυμι : mêler, mélanger
Deux
vers de transition :
la race actuelle n’a pas fini son évolution vers le pire ; elle connaît
encore le mélange du bien et du mal. Mais bientôt, le mal règnera sans partage…
- πολιοκρόταφος, ος, ον : aux tempes
blanchissantes
- τελέθωσιν : subjonctif présent
de τελέθω : être, se trouver,
naître
- κασίγνητος : frère ou sœur (mot
épique ou tragique)
- τοκῆας < τοκεύς, έως : père, parent
- βάζω :
parler, dire
- ὄπιν =
ὄπιδα < ὄπις :
crainte des dieux
- θρεπτήριος, ον : nourriture ; ici,
secours que donnent les enfants à leurs parents âgés.
- ἐξαλαπάζω : piller ou détruire
(une ville)
- ῥεκτῆρ, ῆρος + gén. : qui fait,
qui accomplit
- βλάπτω : nuire à, blesser
- φῶτα
< ὁ φώς, φωτός : homme. Ne pas
confondre avec τὸ φῶς, φῶτος, la lumière, la gloire
(attention à l’accent !)
- μυθοῖσι
σκολιοῖς : avec des paroles
torses
- ὀμεῖται < ὀμοῦμαι, futur d’ ὄμνυμι : jurer
- δυσκέλαδος : au bruit terrible,
médisant
- ὁμαρτέω-ῶ : suivre, accompagner
- στυγερώπης : aux regards
sinistres (hapax) ; trois adjectifs pour la jalousie : elle
constitue la « mauvaise Éris » par excellence, et le pire des
fléaux pour les hommes. Leçon très générale, mais qui sonne aussi comme un
avertissement pour Persès.
- φάρεσσι < φάρος,
ους : toile, couverture, manteau d’homme ou
de femme
- φῦλον :
race
- ἴτον :
duel de εἶμι, aller (présent indicatif)
- ἀλκή :
force agissante è contre un danger, aide, secours.
La
fin de l’âge de fer, et le triomphe sans partage du mal, offrent un tableau
saisissant et sinistre, du présent et d’un futur proche, en même temps qu’un
avertissement aux hommes en général, à Persès en particulier : le mépris
des liens familiaux, l’impiété, la haine ne peuvent conduire qu’à un malheur
général, et à la destruction de cette humanité.
On
peut rapprocher ce texte de plusieurs mythes : celui de Deucalion, par
exemple, ou encore celui du Déluge : une race mauvaise sera anéantie. Avec
néanmoins une différence majeure : dans le mythe de Deucalion et Myrrha,
comme dans la Bible, la « race mauvaise » appartient au passé. De
même dans cette réécriture qu’est l’histoire des Troglodytes dans les Lettres
persanes de Montesquieu.
Ici,
la situation est pire : la « race de fer » est au présent, et au
futur, et le châtiment est à venir…
Hésiode
est donc le père des tableaux sinistres des satiristes (Juvénal…) ou de poètes
tels que Lucrèce. Le pire n’est pas à chercher dans un passé lointain, mais
dans un futur proche…
Une
interprétation de Jean-Pierre Vernant (Mythe et pensée
chez les Grecs, Maspero, 1965, « le mythe hésiodique des races, essai
d’analyse structurale », p. 13-79)
Cinq
races se succèdent, dont quatre sont liées à un métal, et elles semblent, à
l’exception de la race des héros, représenter une chute continue. Or qu’en
est-il exactement ?
On
peut représenter cela sous la forme d’un tableau :
|
|
|
Caractères
|
Attributs
|
fonction
|
destin post mortem
|
|
Passé
|
Royaux
|
Or
|
pure
dikè
|
jeunesse
éternelle
|
Bons
rois ; rendent une justice droite
|
démons
épichtoniens
|
|
Argent
|
hybris
|
Enfance,
puis mort rapide
|
Mauvais
rois ; rendent une mauvaise justice
|
démons
hypochtoniens
|
|
Guerriers
|
Bronze
|
Pure
violence, hybris
|
Hommes
faits
|
Guerre
perpétuelle ; lance de frêne, bronze des armes
|
Anonymat
de l'Hadès
|
|
Héros
|
Violence
guerrière, mais régie par la dikè
|
Hommes
faits
|
Mêmes
attributs que le bronze
|
Anonymat
de l'Hadès ou isolement dans l'Île des Bienheureux
|
|
Présent
|
Producteurs
|
Fer
1
|
Hybris
mêlée de dikè : choix possible
|
Hommes
soumis au temps : de l'enfance à la vieillesse
|
Mauvaise
Éris, mais aussi la bonne : malheur, mais bonheur possible
|
Anonymat
de l'Hadès
|
|
Avenir
|
Fer
2
|
Hybris
seule, et violence
|
Vieillards
"naissant avec des tempes blanches"
|
Règne
sans partage du malheur ; absence de toute philia
|
Anonymat
de l'Hadès
|
- On retrouve dans le cycle la tripartition
fonctionnelle de Dumézil : d’abord les « Royaux » (or
et argent), qui s’opposent terme à terme, mais ont la même fonction –
rendre la justice, bien ou mal – et le même destin post mortem : ils
deviennent des « démons », c’est-à-dire des êtres divins, objets
d’un culte, mais lui-même hiérarchisé : aux épichthoniens s’opposent
les hypochthoniens. Puis les guerriers, subordonnés aux premiers (ce qui
explique que la race de bronze soit inférieure à celle d’argent, mais sur
un plan hiérarchique, et non moral) : eux aussi se divisent en deux
classes, selon qu’ils respectent la dikè ou se laissent entièrement
dominer par l’hybris. Eux ne sont pas l’objet d’un culte (timè) :
même les héros choisis par Zeus n’ont aucun pouvoir sur les hommes. Ce
n’est que dans la « polis » que le héros sera l’objet d’un
culte : ni Homère, ni Hésiode ne mentionnent ce fait. Enfin, la race
de fer est traitée différemment : les autres étaient situées au
passé ; elle est dans le présent, ou l’avenir.
A ce titre, elle présente deux aspects : un aspect actuel,
ambivalent, où Pandore a répandu tous les maux, mais où l’espoir est
permis ; où l’on peut choisir entre la bonne ou la mauvaise
« Eris », entre l’émulation au travail et les mauvais procès,
entre la haine et la philia, entre le malheur absolu et le bonheur
relatif ; où donc peuvent être utiles les conseils d’Hésiode à
Persès. Mais si celui-ci (et les hommes en général) choisissent la
mauvaise Eris, alors ce sera l’apocalyptique futur : un monde tout
entier livré aux forces du mal, sans choix possible, et voué à la violence
et à la mort.
- Se superpose une autre tripartition : entre les
démons, les héros et les morts. Ce sont les catégories d’êtres, autres
que les grands dieux (théoi). Parmi eux, seuls les démons sont l’objet
d’un culte.
- L’ensemble est traversé par l’opposition
fondamentale chez Hésiode, entre la dikè et l’hybris. Chaque race se
définit par la présence ou non, ou la prédominance de l’un de ces deux
termes. L’or et l’argent s’opposent deux à deux : la race d’or,
parfaitement heureuse, est aussi parfaitement juste ; la race
d’argent méprise la dikè, les dieux, et n’obéit qu’à l’hybris. De même,
héros et guerriers de bronze ; et dans la race de fer, c’est la
présence d’une dikè, et d’une « bonne Éris », qui permet un
minimum de bonheur.
- Temps cyclique ou temps linéaire ? L’ensemble paraît indiquer une histoire, qui va du
règne pur de la dikè (race d’or) au règne pur de l’hybris (race de fer 2).
Mais le vers 175, dans lequel Hésiode regrette de n’être pas né
« plus tôt (sous l’âge d’or) ou plus tard » semble indiquer un
temps cyclique : après la fin de l’âge du fer, quand Zeus aura
anéanti cette race calamiteuse, le cycle pourra recommencer… D’autres
indices montrent que le temps d’Hésiode n’est pas linéaire : c’est le
temps du paysan, fonctionnant selon l’éternel retour des saisons. Et la
composition elle-même du livre est cyclique, puisqu’elle nous mène des semailles
aux semailles…
La justice (v. 202-285)
L’épervier
et le rossignol (202-212)
- αἶνος, ου : récit, conte,
histoire
- ἴρηξ
= ἰέραξ, ακος : faucon, épervier
- ἀηδών, όνος (ἡ) : le rossignol. Le
chanteur se dit ὁ ἀοιδός, ου. Le mot se trouve à la fin
du passage, v. 208, montrant que le lien entre le rossignol et le chant
existait déjà.
- ποικιλόδειρον : aux ailes bigarrées ou tachetées
- ὕψι : en haut
- μεμαρπώς < μάρπτω : prendre, saisir
- ἐλεόν (adverbe) :
misérablement
- γναμπτός, ή, όν : courbé
- μύρομαι < μύρω :
pleurer, se lamenter
- ἐπικρατέως : impétueusement,
impérieusement
- δαιμονίη < δαιμόνιος, α, ον : merveilleux,
divin. Mais aussi expression de pitié (δαιμονίη = infortunée) ou de
dédain : misérable.
- λεληκα < λάσκω :
pousser des cris
- εἶς : 2ème
personne poétique de εἶμι : aller.
- αἰ : conjonction
dorienne et épique = εἰ
- μεθήσω < μεθίημι : laisser aller,
relâcher…
- αἴσχεσι < αἶσχος, ους (τὸ) : honte, infamie
- ὠκυπέτης, ου : au vol rapide
- τανυσίπτερος = τανύπτερος : aux ailes
déployées.
Une
fable assez cruelle, qui intervient immédiatement après la description du
dernier âge de fer, où le mal et la loi du plus fort règnent sans partage, et
avant une invitation à Persès d’écouter la justice : avertissement ?
Appel à la résignation face au destin, et à la toute-puissance de la
« mauvaise Éris » ? Ou opposition entre la vie sauvage, où la
force est la seule loi, et la vie humaine, où la δίκη a encore sa place ? cf.
v. 277-278 : « que les poissons, les bêtes sauvages et les oiseaux
ailés se dévorent entre eux, puisqu’il n’y a pas de justice parmi eux. »
Mais toi, Persès,
écoute la justice… 213-224
- ὀφέλλω : faire grossir, grandir
- φερέμεν = infinitif épique
- βαρύθω : être chargé, accablé
- ἐγκύρσας : tomber sur,
rencontrer (ἐγκύρω)
- ἀάτη
= ἄτη, ης : fléau, crime,
malheur. Ἀάτη est aussi un enfant
d’Eris, elle-même fille de Nuit (cf. Théog. v. 230), de même qu’Ὅρκος,
Serment.
- ἑτέρηφι : datif féminin de ἕτερος au sens d’instrumental
- ῥόθος :
bruit de choses qui se heurtent, clameur.
Cette
peinture allégorique de l’hybris et de ses conséquences illustre et complète la
fable précédente, ainsi que le tableau de l’âge de fer. Forme un diptyque avec
ce qui suit.
Les
bons rois (225-237)
- ἔνδημος : du pays, indigène
- τέθηλε < θάλλω : se couvrir de
fleurs ou de fruits
- ἀνθεῦσι < ἀνθέω-ῶ
(3ème pers. pl. présent dorien) : fleurir
- τεκμαίρω : réserver des maux
à quelqu’un
- λιμός,
οῦ :
faim, famine
- ὀπηδεῖ · ὀπαδέω-ῶ : accompagner
- μεμηλοτα < μέλω :
donner des soins
- βάλανος : gland
- εἰροπόκος : à l’épaisse toison
- μαλλός, οῦ (ὁ) : laine des brebis
- διαμπερές : sans fin
Un
tableau d’un monde où triomphe la justice, le bien, et qui n’est pas sans
évoquer l’âge d’or : retour à « l’âge de Cronos », avant Pandore.
On retrouve les « fêtes » ἐν
θαλίῃσι, 115-231), la terre généreuse (καρπὸν
δ’ ἔφερε
ζείδωρος ἄρουρα, 117-237) et surtout la paix,
plus développée ici.
Pourtant,
ce n’est pas le même temps : la terre généreuse n’est pas pour autant αὐτομάτη (118) : il faut la
travailler, donner des soins aux brebis ; il y a des villes, cueillette et
élevage se partagent équitablement les ressources…
La
leçon est claire : les hommes de l’âge de fer ne peuvent revenir à
l’époque de l’âge d’or, mais ils peuvent retrouver l’harmonie et la paix, à
condition de respecter la justice…
Les
mauvais rois, 238-247.
- ἀπηύρα < ἀπαυράω-ῶ : participer à
(ici : au sort d’un coupable, κακοῦ
ἀνδρός)
- ἀτάσθαλος, ος, ον : follement
orgueilleux, présomptueux jusqu’à la démence : terme utilisé (ici au
neutre pluriel) pour la race d’argent. Le terme est aussi utilisé dans la Théogonie
pour qualifier les Titans vaincus par Zeus, ou l’action des Ouranides
contre leur père Ouranos (Théog. 209)
- τὸ πῆμα, ματος : épreuve,
souffrance, malheur
- ὁμοῦ :
ensemble, en même temps
- λοιμός, οῦ : peste, fléau
contagieux ; paronomase λιμός / λοιμός
- ἀποφθινύθω : se consumer, périr
- μινύθω : s’épuiser, se consumer
- φραδμοσύνη, ης : prudence, sagesse
- ἀποτείνυμαι = ἀποτίνυμαι : faire expier,
tirer vengeance de
Dépopulation et stérilité,
famine et peste, ruine et défaites militaires : les deux premiers points
au moins évoquent les malheurs de Thèbes expiant la souillure du meurtre de
Laïos… Anciennes formules d’imprécations ?
Leçon
aux Rois (248-273)
- φράζω : ici « observer » et non
« dire, expliquer »
- ἀλέγω :
se préoccuper de, prendre soin de
- πολυβότειρα : féconde
- Ζηνὸς φύλακες
θνητῶν ἀνθρώπων : double génitif,
l’un subjectif « gardiens de = pour, par Zeus », l’autre
objectif : ils gardent les hommes mortels.
«οἵ
ῥα φυλάσσουσίν
τε δίκας καὶ σχέτλια
ἔργα
ἠέρα ἑσσάμενοι, πάντη
φοιτῶντες ἐπ’ αἶαν»
=
reprise des vers 124-125 : ils semblaient peu à leur place alors,
désignant les « démons épichtoniens » que sont devenus les hommes de la
race d’or. Peut-être faut-il les identifier aux 30 000 gardiens immortels que
Zeus assigne aux hommes ?
- ἐκγεγαυῖα < ἐκγίγνομαι (participe parfait
épique) : naître de
- κυδρή < κυδρός,
ά, ον : glorieux
- ὀνοτάζω : injurier, traiter
avec mépris
- γηρύομαι : faire connaître
- ἀποτείσῃ < ἀποτίνω : payer
- παρακλίνω : détourner, faire
dévier, altérer
- πάγχυ
: tout à fait
- ἐπιδέρκομαι : regarder, voir
- ἑ :
accusatif enclitique du pronom de 3ème pers. : lui, elle
- λήθω :
échapper à, être oublié de (+ acc)
- ἔμμεναι < εἰμὶ
(infinitif éolien)
- ἔολπα
< ἔλπω : penser, croire,
craindre
Curieux
passage, où Hésiode semble se contredire : après un long développement sur
la justice divine, il semble craindre soudain qu’elle n’existe pas !
Rupture brutale du Νῦν δὲ : mais en réalité ?…
Révolte à la pensée de l’injustice qu’il a lui-même subie de la part des rois
de Thespies « mangeurs de présents » ; retour cependant à une
foi plus orthodoxe, en un vers seulement, mais qui est un acte de foi en Zeus.
Leçon
à Persès (274-285)
Ταῦτα ne renvoie pas à ce qui
précède immédiatement – les doutes et la révolte d’Hésiode – mais aux vers
248-269.
- βάλλειν μετὰ
φρεσί :
jette dans ton esprit
- πάμπαν : tout à fait, complètement
- ἐσθέμεν : infinitif épique
de ἔσθω, manger
Ces
deux vers renvoient à la fable de l’Épervier et du rossignol, et confirment
notre interprétation : le règne de la pure violence renvoie à l’animalité.
- ἀγορεῦσαι : parler, dire,
prononcer
- ὄλβος,
ου :
bonheur, félicité matérielle
- διδοῖ :
3ème pers. sing. épique de δίδωμι. (forme classique = δίδωσι)
- μαρτυρία : déposition,
témoignage
- ὀμόσσας < ὄμνυμι : prêter serment
- νήκεστος, ος, ον : incurable
- ἀασθῇ < ἀάω (aoriste passif) :
avoir l’esprit troublé, commettre une faute par folie
- ἀμαυρος : obscur, faible
- γενεή
= γενεά (fém.) : génération,
postérité, descendance
Composition
générale du passage :
·
fable
du faucon et du rossignol (10 vers)
·

adresse à Persès (11 vers)
·
Les bons rois (12 vers)
·

les mauvais rois (9 vers)
·
Leçon
aux rois (25 vers)
·
Leçon à Persès (11 vers)
Le
texte commence et s’achève par la mention autobiographique du frère d’Hésiode,
avec au centre, à la fois le diptyque sur les bons et les mauvais rois, et la
longue leçon aux rois. La Fable fait donc ici figure de prologue (un
« mensonge de même valeur que les vérités » selon le prologue de la
Théogonie. (« Ringkomposition »)
Mais
le fait que le texte commence et s’achève par Persès montre qu’il s’agit, bien
plus que d’un texte politique, d’un traité de morale individuelle, destinée à
n’importe quel citoyen bien plus qu’aux rois. Transition avec le manuel
d’agriculture qui va suivre.
Éloge
du travail (286-382)
« Travaillez, prenez de la
peine… » (286-319)
- προπάροιθεν : en avant, devant
- οἶμος : chemin, route
- τρηχύς = τραχύς : rocailleux
- πέλω : avoir coutume
d’être
Brève introduction générale,
avec la métaphore des deux routes, souvent citée. La leçon est adressée
explicitement à Persès (sot de Persès !)
- ἀχρήιος = ἀχρεῖος, ος, ον : inutile, bon à rien
- ἐφετμή, ῆς : prescription,
recommandation
- καλίη < καλιά,
ᾶς :
cabane, grenier, grange
- chiasme qui rapproche les contraires : λιμὸς ἐχθαίρῃ, φιλέῃ
Δημήτηρ...
- σύμφορος : qui accompagne
- νεμεσῶσι < νεμεσάω-ῶ : s’indigner. (cf.
Némésis, enfant de Nuit…)
- κηφήνεσσι < κηφήν,
κηφῆνος (ὁ) : faux-bourdon
- κοθούρος : sans dard (hapax)
- εἴκελος : semblable à (+ dat)
- ὀργή : disposition
morale, caractère
- κάματος : travail pénible,
effort, d’où « fruit du travail »
- τρύχω : épuiser, ruiner
- ἀφνειός : riche, opulent
- κτεανον (τὸ) : bien, propriété
- σίνομαι
< σίνω :
nuire, causer du dégât
- ὀνίνημι : être utile,
profitable
- ἀνολβία : création
hésiodique, sur le modèle ἀν-ὄλβος
Série de maximes
très générales sur la valeur en soi du travail, valeur complémentaire de la
justice. Vivre de son propre bien, et non, comme le faux-bourdon, fléau de la
ruche, du travail d’autrui, en lorgnant des biens qui ne vous appartiennent
pas… A mettre peut-être en relation (ou en opposition) avec les valeurs
aristocratiques : Hésiode se place du point du vue du « petit »,
du producteur, qui n’est donc ni guerrier (mais il déteste la guerre), ni roi
(des rois souvent corrompus). Pour lui, la seule « valeur » est donc
le travail, qui exige intelligence et énergie. Pour la première fois, sagesse
et vie rustique sont liées… un lien qui, de Tibulle à Virgile et à… Giono,
connaîtra une vaste postérité !
La
richesse (320-326)
- ἁρπακτός, ή, όν : qu’on peut ravir,
arracher
- ληίσσομαι : emmener comme butin
- ἕληται : subjonctif aoriste de αἱρῶ
- κατοπάζω : opprimer, étouffer
(hapax)
- μαυρόω-ῶ : obscurcir, d’où
détruire
- ῥεῖα :
facilement, aisément
- παῦρον : peu de temps
Bien
mal acquis ne profite jamais (327-334)
- δέμνιον, ου : couche, lit
- εὐνή,
ῆς :
couche è étreinte
- ἡ ἄλοχος, ου : épouse
- ῥέζω :
faire, accomplir
- παρακαίριος, ος, ον : inconvenant,
coupable
- ἀλιταίνω : commettre une
faute, se rendre coupable, s’égarer
- ἀφραδίη, ης : irréflexion, folie
- ὁ οὐδός, οῦ : seuil
- καθάπτομαι
τινὰ
... ἐπέεσσι : s’adresser à
quelqu’un par des paroles…
- ἀγαίομαι : s’irriter contre
- ἀμοιβή, ῆς : don en retour,
expiation, récompense
« Grand
sot de Persès ! » (335-341)
- ἔεργε
< εἴργω : écarter, repousser
- κἀδ δύναμιν =
κατὰ δύναμιν
- ἔρδειν ἱέρα : faire un sacrifice
- ἁγνῶς :
de manière sainte, pure
- τὸ μηρίον, ου : os des cuisses
d’une victime
- ἱλάσκεσθαι : se rendre
favorable, apaiser
- ἠμὲν...
καί : quand… et quand…
- εὐνάζω : se coucher
Conseils
généraux divers (342-382) : série de maximes morales, 342-367.
- δαῖτα
< δαίς, δαιτός : repas, festin,
banquet.
- σέθεν :
génitif ionien de σύ
- ἐγχώριον : qui est dans le
pays (χρῆμα ἐγχώριον : une affaire qui se
produit au village)
- ἄζωστοι : sans ceinture (=
sans prendre la peine de s’équiper)
- ἔκιον :
imparfait ou aoriste de κίω
(accourir)
- πηός,
οῦ :
parents par alliance
- ἔμμορε : parfait éolien de μείρομαι : obtenir en partage
è
Nécessité d’une vie harmonieuse, d’une entente entre voisins. V. 348
(« ton bœuf ne mourrait pas si ton voisin n’était pas
méchant ») : malveillance… ou mauvais œil ? Quoi qu’il en soit,
l’existence du paysan est précaire ; la solidarité permet de compenser, au
moins dans une certaine mesure, cette précarité.
- λώιον :
plus avantageux, préférable ; ici : davantage.
- ἄρκιον : assuré
- ἀναιδείηφι : impudeur,
effronterie (datif, agent de πιθήσας)
- πιθήσας < πείθω
- ἐπάχνωσεν < παχνόω-ῶ : figer, contracter.
è
Importance extrême de l’égalité des échanges, et de leur équilibre : une
société fondée sur le don / contre-don, l’échange de biens et de services (bien
qu’il soit question, parfois, d’achats). Tout don doit être contrebalancé par
un contre-don égal ou supérieur. Ceci nous ramène à Pandore : le don
« de tous les Dieux », imprudemment reçu par Épiméthée, est
précisément un don qui ne pourra jamais être contrebalancé ; il rend les
hommes à jamais débiteurs des Dieux – et ce cadeau-là est empoisonné.
- θαμά :
souvent
- ἀλέξομαι : écarter de soi, se
défendre de
- αἴθων :
embrasé, ardent.
è
Malgré ces échanges, importance de l’autarcie, et hantise de se constituer des
réserves : la précarité, la disette, la faim (αἴθων
λιμός)
menacent toujours.
Conseils
pratiques (368-382)
- λήγων,
οντος : achever, terminer
- κορέσασθαι : infinitif aoriste
de κορέννυμι : se rassasier
- φείδεσθαι : épargner ;
l’épargne = ἡ φειδώ, φειδοῦς
- πυθμήν : fond d’un vase,
d’une jarre
- ἀπιστία : Hésiode a semble-t-il
créé le mot, ou l’a utilisé pour la première fois ; manque de foi, de
confiance. (sur le modèle de ὄλβος / ἀνολβίη, 319)
- πυγοστόλος : dont la robe
dessine la croupe (moulant) : hapax.
- αἱμύλος, η, ον : séduisant
- κωτίλλω : jaser, babiller
- διφάω-ῶ :
scruter, fouiller
- φηλήτης, ου : trompeur, voleur
- φερβέμεν
πατρώιον οἶκον : nourrir la maison
paternelle
- ἄσπετος : qu’on ne peut
exprimer par la parole, immense.
è
On retrouve ici la misogynie d’Hésiode, qui n’imagine pas que les femmes
puissent, à la ferme, avoir un rôle producteur. Rappel de Pandore : la
femme est séduisante, dotée d’une voix persuasive… et d’un esprit à la fois
rusé et cupide. Le don de la première femme a condamné l’homme au
malheur : ou bien il se marie, et subit la présence d’une compagne qui
n’est qu’un ventre avide, qu’il faudra perpétuellement nourrir – mais c’est la
condition pour avoir des enfants qui, s’ils respectent la justice, subviendront
aux besoins de leur père devenu vieux ; ou bien il renonce au mariage –
mais il se prive alors de descendance, et de soutien pour sa vieillesse…
Voir suite
du texte