Virgile (70-19 av. J.-C.)

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 Énéide

·        chant I (QCM)

·        Chant II (QCM)

·        chant VI

  

L'Énéide

Chant I 

Voir un QCM sur le chant I

v. 34-91 : Junon déchaîne la tempête

Vix e conspectu Siculae telluris in altum

uela dabant laeti, et spumas salis aere ruebant,             35          

cum Iuno, aeternum seruans sub pectore uolnus,

haec secum: « Mene incepto desistere uictam,

nec posse Italia Teucrorum auertere regem?

Quippe uetor fatis. Pallasne exurere classem

Argiuom atque ipsos potuit submergere ponto,              40

unius ob noxam et furias Aiacis Oilei?

Ipsa, Iouis rapidum iaculata e nubibus ignem,

disiecitque rates euertitque aequora uentis,

illum expirantem transfixo pectore flammas

turbine corripuit scopuloque infixit acuto.                     45

Ast ego, quae diuom incedo regina, Iouisque

et soror et coniunx, una cum gente tot annos

bella gero! Et quisquam numen Iunonis adoret

praeterea, aut supplex aris imponet honorem?»

Talia flammato secum dea corde uolutans                     50

nimborum in patriam, loca feta furentibus austris,

Aeoliam uenit. Hic uasto rex Aeolus antro

luctantes uentos tempestatesque sonoras

imperio premit ac uinclis et carcere frenat.

Illi indignantes magno cum murmure montis                   55

circum claustra fremunt; celsa sedet Aeolus arce 

sceptra tenens, mollitque animos et temperat iras.

Ni faciat, maria ac terras caelumque profundum

quippe ferant rapidi secum uerrantque per auras.

Sed pater omnipotens speluncis abdidit atris,                 60

hoc metuens, molemque et montis insuper altos

imposuit, regemque dedit, qui foedere certo

et premere et laxas sciret dare iussus habenas.

Ad quem tum Iuno supplex his uocibus usa est :

«Aeole, namque tibi diuom pater atque hominum rex      65

et mulcere dedit fluctus et tollere uento,

gens inimica mihi Tyrrhenum nauigat aequor,

Ilium in Italiam portans uictosque Penates :

incute uim uentis submersasque obrue puppes,

aut age diuersos et disiice corpora ponto.                        70

Sunt mihi bis septem praestanti corpore nymphae,

quarum quae forma pulcherrima Deiopea,

conubio iungam stabili propriamque dicabo,

omnis ut tecum meritis pro talibus annos

exigat, et pulchra faciat te prole parentem. »                     75

Aeolus haec contra: « Tuus, O regina, quid optes

explorare labor ; mihi iussa capessere fas est.

Tu mihi, quodcumque hoc regni, tu sceptra Iouemque

concilias, tu das epulis accumbere diuom,

nimborumque facis tempestatumque otentem. »                80

Haec ubi dicta, cauum conuersa cuspide montem

impulit in latus: ac uenti, uelut agmine facto,

qua data porta, ruunt et terras turbine perflant.

Incubuere mari, totumque a sedibus imis

una Eurusque Notusque ruunt creberque procellis              85

Africus, et uastos uoluunt ad litora fluctus.

Insequitur clamorque uirum stridorque rudentum.

Eripiunt subito nubes caelumque diemque

Teucrorum ex oculis; ponto nox incubat atra.

Intonuere poli, et crebris micat ignibus aether,                   90

praesentemque uiris intentant omnia mortem.

A peine, perdant de vue la terre de Sicile, les Troyens faisaient-ils voile, joyeux, vers la haute mer, et, de l’airain de leurs proues, fendaient-ils les ondes écumantes, que Junon, qui gardait au fond de son cœur son éternelle blessure, se dit à elle-même : « Me faut-il donc, vaincue, renoncer à mon entreprise, sans pouvoir détourner de l’Italie le roi des Teucères ? Les destins me le défendent ! Pallas a bien pu brûler la flotte des Argiens et les engloutir dans la mer, pour châtier la faute et les fureurs du seul Ajax, fils d’Oïlée ! elle-même, lançant du haut des nues le feu rapide de Jupiter, dispersa leurs vaisseaux, bouleversa les flots à l’aide des vents, et, dans un tourbillon, enleva le coupable dont la poitrine transpersée vomissait des flammes et le cloua sur un roc aigu ! Et moi, la reine des dieux qui m’avance à leur tête, moi la sœur et la femme de Jupiter, je fais la guerre, depuis tant d’années, à un seul peuple ! Qui donc voudra désormais adorer la puissance divine de Junon et porter, suppliant, des vœux à ses autels ? »

La déesse, roulant de telles pensées dans son cœur enflammé, arrive dans l’Éolie, la patrie des orages, lieux tout pleins de furieux autans. Là, dans un antre vaste, le roi Éole maîtrise les vents tumultueux et les bruyantes tempêtes, et les tient à l’attache, prisonniers. Eux, indignés, avec un mugissement qui emplit la montagne, se pressent en frémissant aux clôtures de l’enceinte. Assis au sommet du rocher, Éole, son sceptre en main, adoucit leur humeur et modère leur courroux. Sans lui, les vents emporteraient certainement dans leur course les mers, les terres et la voûte du ciel, et les balaieraient dans les airs. Mais, craignant ce danger, le Père tout-puissant les a enfermés dans de sombres cavernes, et a entassé sur leurs têtes une lourde masse de hautes montagnes ; et il leur a donné un roi qui, en vertu d’un pacte précis, sut, écoutant ses ordres, ou serrer ou lâcher les rênes.

C’est à lui que Junon suppliante s’adressa alors en ces termes : « Éole, (car c’est à toi que le père des dieux et le roi des hommes a donné le pouvoir d’apaiser les flots et de les soulever au moyen du vent), une race que je hais navigue sur la mer Tyrrhénienne, portant en Italie Ilion et ses Pénates vaincus : déchaîne la violence des vents, submerge et engloutis leurs poupes, ou disperse çà et là mes ennemis et couvre la mer de leurs corps épars. J’ai deux fois sept nymphes dont le corps est d’une beauté éclatante : la plus belle de toutes, Délopée, unie à toi par un hymen durable, sera ton bien propre, et je veux que, pour prix d’un tel service, elle passe avec toi toutes ces années et te rende père d’une belle postérité. »

Éole lui répondit : « A toi, reine, le soin d’examiner ce que tu souhaites ; à moi le devoir d’exécuter tes ordres. C’est de toi que je tiens tout mon pouvoir, et mon sceptre, et la faveur de Jupiter ; c’est toi qui me fais asseoir aux festins des dieux, et disposer en maître des orages et des tempêtes. »

        Ayant dit, d’un revers de lance, il a frappé le flanc du mont caverneux ; et les vents, comme en un bataillon, se précipitent par l’issue qui leur est ouverte, et balaient la terre de leur trombe. D’un seul coup l’Eurus et le Notus, et l’Africus, fécond en tempêtes, se sont abattus sur la mer, la bouleversent toute dans ses profondeurs et roulent vers les rivages de vastes flots. Alors s’élèvent le cri des hommes et le sifflement des câbles. Soudain les nuages dérobent le ciel et le jour aux yeux des Teucères ; sur la mer une nuit sombre s’étend ; les cieux ont tonné, et l’éther brille de feux redoublés, et l’univers offre aux hommes le spectacle de la mort présente. 

Traduction Maurice Rat, Garnier-Flammarion, 1965.

 

 

Chant II :

V. 735-773 : Énée assiste aux dernières scènes de la chute de Troie.

 

735

 

 

 

 

740

 

 

 

 

745

 

 

 

 

750

 

 

 

 

755

 

 

 

 

760

 

 

 

 

765

 

 

 

 

770

 

Hic mihi nescio quod trepido male numen amicum

confusam eripuit mentem. Namque auia cursu

dum sequor, et nota excedo regione uiarum,

heu, misero coniunx fatone erepta Creusa

substitit, errauitne uia, seu lassa resedit,

incertum; nec post oculis est reddita nostris.

Nec prius amissam respexi animumque reflexi,

quam tumulum antiquae Cereris sedemque sacratam

uenimus; hic demum collectis omnibus una

defuit, et comites natumque uirumque fefellit.

Quem non incusaui amens hominumque deorumque,

aut quid in euersa uidi crudelius urbe?

Ascanium Anchisenque patrem Teucrosque Penatis

commendo sociis et curua ualle recondo;

ipse urbem repeto et cingor fulgentibus armis.

Stat casus renouare omnis, omnemque reuerti

per Troiam, et rursus caput obiectare periclis.

Principio muros obscuraque limina portae,

qua gressum extuleram, repeto, et uestigia retro

obseruata sequor per noctem et lumine lustro.

Horror ubique animo, simul ipsa silentia terrent.

Inde domum, si forte pedem, si forte tulisset,

me refero: inruerant Danai, et tectum omne tenebant.

Ilicet ignis edax summa ad fastigia uento

uoluitur; exsuperant flammae, furit aestus ad auras.

Procedo et Priami sedes arcemque reuiso.

Et iam porticibus uacuis Iunonis asylo

custodes lecti Phoenix et dirus Ulixes

praedam adseruabant. Huc undique Troia gaza

incensis erepta adytis, mensaeque deorum,

crateresque auro solidi, captiuaque uestis

congeritur; pueri et pauidae longo ordine matres stant circum.

Ausus quin etiam uoces iactare per umbram

impleui clamore uias, maestusque Creusam

nequiquam ingeminans iterumque iterumque uocaui.

Quaerenti et tectis urbis sine fine furenti

infelix simulacrum atque ipsius umbra Creusae

uisa mihi ante oculos et nota maior imago.

Ici je ne sais quelle divinité malveillante égare mon esprit troublé : car tandis qu’en courant je m’engage en des chemins détournés et m’écarte du sens habituel, hélas ! ma femme Créuse me fut ravie, soit qu’elle s’arrêtât par suite d’un malheureux destin, soit qu’elle se trompât de route, ou qu’elle succombât à la fatigue, je l’ignore ; mais depuis elle ne reparut plus à nos yeux. Et je ne m’aperçus de sa perte et ne songeai à elle que lorsque nous fûmes arrivés sur le tertre et la demeure sacrée de Cérès ; là seulement lorsque nous fûmes tous réunis, elle seule manquait et avait disparu à l’insu de ses compagnons, de son fils et de son époux. Qui dans mon égarement n’accusai-je pas des hommes et des dieux, et que vis-je de plus cruel dans la ville en ruine ? Je recommande à mes compagnons Ascagne, mon père Anchise et les Pénates troyennes et je les cache au creux d’un vallon ; moi-même je regagne la ville et me ceins de mes armes étincelantes. Je suis décidé à tout affronter de nouveau, à revenir à travers Troie toute entière et à exposer de nouveau ma tête aux dangers. D’abord je regagne les murs et le seuil obscur de la porte, par où j’étais sorti, je suis avec soin mes traces à travers la nuit et je regarde de tous côtés. Partout l’horreur dans mon âme, en même temps que le silence lui-même m’épouvante. Puis je retourne à la maison, si par hasard, par hasard elle y avait porté ses pas : les Danaens s’y étaient rués, et occupaient le palais tout entier. Déjà le feu dévorant, attisé par le vent, tourbillonne jusqu’au faîte ; les flammes dépassent le toit, l’incendie flambe jusque dans les airs. J’avance et je revois la citadelle et la demeure de Priam. Et déjà sous les portiques vides dans l’asile de Junon Phénix et le cruel Ulysse, gardiens choisis, surveillaient le butin. Là sont entassés les trésors arrachés de toutes parts aux temples en flammes, et les tables des dieux, les cratères d’or massif, et les vêtements des prisonniers ; en longue file se tiennent à l’entour des enfants et des mères tremblantes. Osant même jeter ma voix à travers l’ombre, j’ai rempli de mes cris les rues, et accablé, gémissant en vain, j’ai appelé Créuse encore et encore. Tandis que je la cherchais, éperdu, sans fin parmi les toits de la ville, un malheureux fantôme et l’ombre de Créuse elle-même apparut devant mes yeux, une image plus grande que d’ordinaire.

 

C’est le moment où Énée revoit la chute de Troie : mélange des thèmes sentimentaux et épiques. Le héros vit un moment tragique, marqué par l’incertitude et la culpabilité rétro-active.

La précision sur Cérès n’est pas vaine : c’est ici qu’il l’a perdue. Il se comporte alors en chef consciencieux, rassemblant tout son monde. Son désarroi s’exprime discrètement v. 745-746.

Épaisseur du temps : résurrection de Troie en flammes, avec des notations précises retraçant sa quête anxieuse : lourdeur de la syntaxe, refus du pittoresque : seulement « horror » et « silentia » : le spectacle est vu à travers l’esprit d’Énée.

Le feu est décrit comme un liquide, avec un vocabulaire marin : c’est la seule image du texte.

C’est aussi le début de la nouvelle histoire d’ Énée : un adieu au passé, habilement placé au début de l’épopée. Contrairement à Achille qui n’était que le guerrier de l’Iliade, Énée est humain, alourdi par tout un poids de passé. La perte de sa femme est associée à celle de la ville.

Il raconte cette histoire à Didon : cela préfigure un autre abandon, celui du livre IV. Ici Énée rejette son passé, renonce à sa vie personnelle : il se tourne tout entier vers sa mission.

Chant VI : voyage dans le royaume des morts.

Vers 264-294 :

Di, quibus imperium est animarum, umbraeque silentes,
et Chaos[1][1], et Phlegethon[2][2], loca nocte tacentia late,       265
sit mihi fas audita loqui ; sit[3][3] numine uestro
pandere res alta terra et caligine mersas !
     Ibant obscuri sola sub nocte per umbram,
perque domos Ditis uacuas et inania regna :
quale per incertam lunam sub luce maligna                         270
est iter in siluis, ubi caelum condidit umbra
Iuppiter, et rebus nox abstulit atra colorem.
Vestibulum ante ipsum, primisque in faucibus Orci
Luctus et ultrices posuere cubilia Curae[4][4] ;
pallentesque habitant Morbi tristisque Senectus,                 275
et Metus et malesuada Fames ac turpis Egestas,
terribiles uisu formae, Letumque, Labosque ;
tum consanguineus Leti Sopor, et mala mentis
Gaudia, mortiferumque aduerso[5][5] in limine Bellum,
ferreique Eumenidum thalami, et Discordia demens,           280
uipereum crinem uittis innexa[6][6] cruentis.
In medio[7][7] ramos annosaque brachia pandit
ulmus opaca, ingens, quam sedem Somnia uolgo
uana tenere ferunt, foliisque sub omnibus haerent.
Multaque praeterea uariarum monstra ferarum :                   285
Centauri in foribus stabulant, Scyllaeque biformes,
et centumgeminus Briareus, ac belua Lernae
horrendum[8][8] stridens, flammisque armata Chimaera,
Gorgones Harpyiaeque et forma tricorporis umbrae.
Corripit hic subita trepidus formidine ferrum                      290
Aeneas strictamque aciem uenientibus offert,
et, ni docta comes tenues sine corpore uitas
admoneat uolitare caua sub imagine formae,
inruat, et frustra ferro diuerberet umbras.



Dieux, qui possédez l’empire des âmes, ombres muettes, et Chaos et Phlégéthon, contrée silencieuse qui s’étend largement dans la nuit, qu’il me soit permis de dire ce que j’ai entendu ; accordez-moi de répandre les choses ensevelies dans la terre profonde et l’obscurité.

Ils allaient, obscurs, dans la nuit solitaire, à travers l’ombre et les demeures vides et les royaumes déserts de Dis. C’est ainsi qu’est le chemin dans les forêts, sous la lune incertaine, dans une chiche lumière, quand Jupiter a recouvert de son ombre le ciel, et que la nuit noire a ôté au monde sa couleur. Devant le vestibule lui-même, et à l’entrée des premières gorges de l’Orcus, Chagrin et Remords vengeurs ont établi leur couche. Là habitent les Maladies blêmes et la sinistre Vieillesse, et la Crainte, et la Faim mauvaise conseillère et la honteuse Pauvreté, formes terribles à voir, et la Mort, et la Souffrance ; alors le Sommeil, frère de la mort, et la joie mauvaise de l’esprit, et sur le seuil en face, la Guerre porteuse de mort, et les chambres de fer des Euménides, et la folle  Discorde qui s’est noué la chevelure de vipères de bandelettes sanglantes. Au milieu, un orme épais, immense, déploie ses rameaux et ses branches chargées d’ans, siège que les Songes vains, en foule, hantent, et ils s’y suspendent sous toutes les feuilles. En outre de nombreuses formes monstrueuses de bêtes diverses : des Centaures sont à l’étable devant les portes, et les Scylles à double forme, et Briarée aux cents bras, et le monstre de Lerne sifflant horriblement, et la Chimère armée de flammes, les Gorgones, les Harpyes et le fantôme de l’ombre aux trois corps. Tremblant d’un effroi soudain, ici Énée saisit son épée et en présente la pointe nue aux arrivants, et si sa savante compagne ne l’avertissait qu’il ne s’agit que de vies légères, sans corps, qui volettent sous l’image inconsistante de fantômes, il se ruerait contre elles et en vain, de son fer, transpercerait des ombres.

 

 

Commentaire :



[1][1] Le Chaos désigne ici les Enfers.[1]
[2] Phlégéton : fleuve de feu qui est à la limite du Tartare[1]
[3] sit (mihi fas)[1]
[4] Curae : « les Remords »
[1]
[5] aduerso : qui fait face aux arrivants[1]
[6] innexa : participe passé passif construit avec un compl. à l’accusatif, a la valeur d’un verbe français à la forme pronominale : « s’étant noué la chevelure de bandelettes… »
[1]
[7]
in medio (uestibulo)[1]
[8] horrendum : valeur adverbiale